Une analyse proposée par Bruno Roche, chef économiste du groupe Mars, argumente que « le capitalisme financier n'est qu'une étape ».

Une analyse proposée par Bruno Roche, chef économiste du groupe Mars, argumente que « le capitalisme financier n'est qu'une étape ». Une approche révélée lors de son interview réalisée par la revue l’ADN de décembre 2019.

Imaginons une économie fondée sur la réciprocité. Tel est le pari de Bruno Roche, qui nous livre une profonde leçon d'économie, repense les modèles actuels, et exprime ses ambitions pour les leaders de demain. Nous avons que Google est américain, que Total est français, ou que Huawei est chinois. Il est d’ailleurs intéressant de voir comment chaque bloc approche les problématiques économiques. La culture du bloc anglo-saxon est baignée d’individualisme. C’est l’influence de la philosophe et romancière Ayn Rand. Son nom ne dit peut-être rien aux Européens, mais aux États-Unis, elle est l’équivalent de Sartre. Elle considérait l’égoïsme comme une vertu, et l’altruisme comme une forme d’autodestruction. Cette pensée entraîne la suprématie de l’individu sur le groupe. En face, l’Asie du sud-est est dominée par la pensée confucéenne : l’économie s’organise autour de l’harmonie du groupe. Celui-ci prime les individus. Face à cette dualité, l’Europe a un vrai rôle à jouer. Ce troisième bloc est personnaliste : l’individu n’a de sens que s’il est considéré dans sa relation à l’autre. C’est un courant de pensée très inspiré de la démocratie chrétienne, sociale, où la culture et la santé ne sont pas considérées comme des biens commerciaux.

 L’entreprise a existé avant le capitalisme, elle existera après. Le capitalisme financier est apparu dans les années 70 et, j’en suis convaincu, va bientôt disparaître. Revenons un peu en arrière, de manière provocante... L’esclavage était basé sur un modèle économique très performant, qui constituait même la fondation de certains empires. Mais indépendamment de l’aspect moral, le système était loin d’être optimal. L’utilisation des RH, par exemple, était dysfonctionnelle. Le capitalisme moderne, un modèle supérieur en termes d’allocation des ressources et de performances économiques, l’a peu à peu remplacé.  Aujourd’hui, de la même manière que l’esclavage n’était pas le meilleur des modèles, je pense qu’un modèle basé sur l’unique majoration des profits reste intéressant. Il est cependant moins bon qu’un modèle basé sur la réciprocité. Cela ne signifie pas forcément que nous allons sortir de l’économie capitaliste, nous allons la compléter

Il est important de sensibiliser les nouvelles générations. J’avoue être parfois un peu inquiet car nous entrons dans l’inconnu. La planète résistera aux changements, l’humanité… je n’en suis pas certain. Je reste optimiste, en particulier parce qu’il y a la jeunesse. Nous parlons beaucoup de la génération de ceux qui ont 20 ou 25 ans. Ils sont déjà bien énervés, mais attendez de voir ce que nous réservent ceux qui ont 15 ans. Ils sont encore plus déterminés.  Il faut les préparer aux grandes révolutions qui nous attendent. Il y a bien sûr la révolution numérique, mais aussi celle de la raison d’être. Nous aurons besoin de leaders éclairés pour discerner les nouveaux besoins de l’économie. J’espère simplement que le choc ne sera pas violent.

Propos de recueillis par la revue l’ADN décembre 2019